Si Trump lâche l’Ukraine, comment la France peut passer en économie de guerre

Après le clash Trump-Zelensky, les Européens doivent transformer d’urgence leur industrie de défense. Le passage en économie de guerre est de nouveau évoqué en haut lieu.

Par Emmanuel BerrettaPublié le 01/03/2025 à 20h00

Emmanuel Macron lors d’une conférence de presse tenue avec Donald Trump (non représenté), à la Maison Blanche à Washington, D.C., États-Unis, 24 février 2025. © Evelyn Hockstein / REUTERS

Le réveil est brutal. Quelques heures après l’altercation sans précédent entre Volodymyr Zelensky, Donald Trump et J.D. Vance dans le Bureau ovale, l’Europe se trouve face à un ultimatum géopolitique. Alors que Washington réclame des excuses officielles au président ukrainien et que les menaces d’interruption de l’aide militaire américaine se précisent, les capitales européennes s’activent en coulisses.

« Soit vous concluez un accord, soit nous partons. Et si nous partons, vous vous battrez. Je ne pense pas que ça sera très joli, » a lancé Donald Trump à son homologue ukrainien lors de leur rencontre houleuse. Une menace à peine voilée qui oblige désormais l’Europe à repenser entièrement sa stratégie de soutien à Kiev. Emmanuel Macron devrait prendre rapidement la parole.

« Si nous ne voulons pas laisser d’autres écrire notre histoire à notre place, nous devons changer de logiciel. Très vite, très fort, insiste Benjamin Haddad, le ministre aux affaires européennes, qui était, vendredi, avec le président de la République au Portugal. Investir massivement dans la défense et la tech, simplifier nos règles, lever nos tabous, passer en économie de guerre et prendre notre destin en main. » Benjamin Haddad a lâché l’expression « économie de guerre » en concertation avec le président Macron.

La LPM française : insuffisante face à l’urgence

La nouvelle Loi de Programmation Militaire (LPM) française 2024-2030, avec ses 413 milliards d’euros dont 100 milliards dédiés aux seuls programmes d’armement majeurs, apparaît déjà sous-dimensionnée face au défi qui se profile. Emmanuel Macron, qui avait été le premier dirigeant européen à évoquer une « économie de guerre » dès 2022, doit désormais concrétiser cette formule restée jusqu’ici largement théorique.

L’exemple des munitions est emblématique : la France ne dispose plus que d’un seul site de production quand elle en a compté cinq dans les années 1990. Notre capacité actuelle ne couvre que 30 % des besoins accrus en cas de conflit de haute intensité. Pour y remédier, l’entreprise Eurenco a validé la relocalisation de sa fabrication de poudre pour gros calibres à Bergerac, avec un investissement de 60 millions d’euros.

Un outil industriel à muscler

L’industrie de défense européenne doit désormais opérer sur deux marchés distincts, comme l’analysent Josselin Droff et Julien Malizard dans leur récente étude « Defence Industries » (2024). D’un côté, le marché « historique » des grands programmes (chars, avions, frégates) caractérisé par des barrières à l’entrée très fortes. De l’autre, un marché « émergent » plus agile (drones, cyberdéfense, Intelligence artificielle) avec davantage de concurrence et d’innovation.

Le temps presse. La France vise la constitution d’une réserve de 3000 réservistes industriels de défense pour renforcer les capacités de production en cas de crise. « Les industriels doivent anticiper et investir dès maintenant dans leur outil de production », insiste Alexandre Lahousse, chef du service des industrielles et de l’intelligence économique à la Direction générale de l’armement, dans un entretien accordé à Esprit Défense (Hors-série janvier 2025). Cette réserve industrielle de défense (RID), sous statut militaire et pilotée par la direction générale de l’Armement, pourra être déployée chez les industriels de la base industrielle et technologique de défense (BITD).

Neuf grands groupes d’armement

Actuellement, la BITD française repose sur 9 grands groupes industriels : Airbus Defence and Space, Ariane Group, Arquus, Dassault Aviation, MBDA, Naval Group, KNDS France, Safran, Thales. Elle compte aussi 4 500 PME et ETI dont 1 000 sont considérées comme stratégiques. Le chiffre d’affaires direct et indirect tourne autour de 30 milliards d’euros par an pour 210 000 emplois.

La France se place au 3e rang mondial des exportateurs d’armement derrière les États-Unis et la Russie. Donc, nous ne sommes pas ridicules. Mais il faut aller plus loin pour renforcer, en cas d’engagement majeur, l’accélération des cadences et la réduction des délais avec un faible préavis.

La réunion cruciale du 6 mars à Bruxelles

Face à l’urgence de la situation, les dirigeants européens se réuniront le 6 mars à Bruxelles pour tenter d’apporter une réponse coordonnée. Selon nos informations, plusieurs options sont sur la table, dont la mobilisation du Mécanisme Européen de Stabilité (MES), un fonds intergouvernemental d’une capacité considérable.

Cette solution se heurte toutefois à des obstacles juridiques et politiques : l’Italie n’a pas ratifié le traité et sa vocation initiale n’était pas militaire. « Détourner le MES de sa mission première exigerait une unanimité que nous n’avons pas, » admet un diplomate européen. La France n’est pas très enthousiaste à l’idée de réécrire un traité. Le capital politique à engager serait très important et les négociations forcément longues.

Pourtant, le MES est une énorme tirelire : il dispose d’un capital de 80 milliards d’euros en fonds propres. À cette somme s’ajoutent 620 milliards d’euros de capital exigible par les États membres qui alimentent le fonds en fonction de leur produit intérieur brut (PIB). Problème : le MES ne concerne que les États de la zone euro, ce qui exclue la Pologne… Donc l’instrument est bancal.

Zelensky réclame les 210 milliards d’euros d’avoirs russes

Les Européens pourraient également être tentés de puiser dans les 210 milliards d’euros d’avoirs russes gelés depuis 2022, principalement stockés chez le dépositaire Euroclear à Bruxelles. Un trésor de guerre qui place l’Europe, et particulièrement la Belgique, dans une position délicate.

Volodymyr Zelensky réclame depuis longtemps le transfert de ces avoirs à l’Ukraine au titre des réparations de guerre, une demande qui semble légitime quand on sait que 75 à 80 % des infrastructures ukrainiennes ont été détruites. Mais pour Moscou, c’est une ligne rouge absolue qui compromettrait toute négociation de paix.

Une course contre-la-montre avec retard

Surtout, la confiscation d’avoirs souverains étrangers est interdite par le droit international. S’engager dans cette voie reviendrait à miner la crédibilité du discours occidental sur le respect de l’ordre international. Pour l’instant, les Européens se contentent de ponctionner les revenus générés par ces avoirs, estimés à 3 milliards d’euros par an.

Face à ces défis, plusieurs obstacles restent à surmonter : la sécurisation des approvisionnements critiques, le recrutement de personnels qualifiés, la simplification des procédures administratives et l’accompagnement des PME sous-traitantes. Les experts estiment qu’il faudra au minimum 24 mois pour adapter l’outil industriel européen.

Un délai dont l’Ukraine ne dispose pas si Donald Trump met ses menaces à exécution. Le défi est immense mais vital pour notre souveraineté. Comme le souligne le rapport de Nicolas Baverez et de Mahaut de Fougière, pour l’Institut Montaigne (février 2021) : « Il n’est de sécurité durable sans développement, sans institutions stables et sans soutien de la population. » Les opinions publiques européennes vont-elles suivre les émois des dirigeants européens qui, tous, ont soutenu le président Zelensky après sa confrontation avec l’exécutif européen ? L’Europe est rongée par les partis populistes qui soutiennent le narratif de Moscou, lui-même reprit par Washington depuis la présidence Trump. Le défi intérieur est tout aussi grand que les menaces externes.

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