Par Fabrice Wolf
1 mars 2025
À l’occasion des vœux aux armées 2025, le président Emmanuel Macron a annoncé une révision anticipée de la Revue Nationale stratégique 2022. Pour le chef d’État français, cette mise à jour du document cadre pour la construction de l’effort de défense national, s’impose en raison des évolutions rapides du contexte sécuritaire international et des menaces qui s’appliquent au pays comme à ses intérêts stratégiques.
Quels sont ces changements et évolutions, non anticipés par la Revue nationale Stratégique 2022, remise le 7 novembre 2022 et conçue de juillet à octobre de la même année ? Et comment ceux-ci vont-ils influencer la programmation militaire du pays, dans les années à venir ?
Sommaire
- Le grand basculement américain de Donald Trump
- Une menace russe bien plus précise et importante qu’évaluée alors, et le retour de la menace nucléaire en Europe
- L’Armée populaire de libération se dote des moyens pour s’emparer de Taïwan et défier les États-Unis dans le Pacifique
- Mer Rouge, mer Égée, Proche-Orient, Caucase, Corée : un conflit multipolaire qui se globalise sur la planète
- La fin de l’aventure africaine pour les armées françaises
- L’accélération du tempo technologique militaire dans le monde, avec la Chine en chef d’orchestre
- Conclusion
Le grand basculement américain de Donald Trump
Soyons clair, sans l’élection de Donald Trump en novembre 2024, et son retour dans le Bureau Ovale ce 21 janvier, il est peu probable que cette mise à jour anticipée de la Revue Nationale Stratégique aurait été lancée, tout au moins avant la clause de revoyure prévue par la Loi de Programmation Militaire 2024-2030, pour 2027.
Vœux aux Armées 2025 par E.Macron – Photo ministère des armées.
En effet, en quelques semaines, seulement, les États-Unis sont passés du statut de grand protecteur de l’Europe, en particulier contre la menace russe, à celui de compétiteur et allié imprévisible, comme le montre les menaces proférées par le président Américain à l’encontre du Danemark, si celui-ci ne cédait pas à ses exigences de vendre le Groenland aux États-Unis.
De toute évidence, Washington n’a plus la moindre intention de jouer le rôle qui était le sien, depuis le début de la guerre froide, vis-à-vis de l’Europe, et certainement, aussi, vis-à-vis des nations alliées du théâtre Pacifique, Trump n’ayant pas fait mystère de son intention de procéder à un grand redéploiement des forces américaines déployées dans le Monde.
En outre, à présent, il apparait que le président Américain usera d’un large panel de menaces, concernant la protection américaine, mais également la mise en œuvre de sanctions économiques, contre les pays, y compris, voire spécialement alliés, qui résisteraient à ses exigences.
Cette situation était prévisible. Il suffisait, pour cela, d’écouter les discours du candidat Trump, depuis le début de l’année 2023, ceux-ci s’étant progressivement radicalisés au fil des mois, et d’une victoire de plus en plus probable. En outre, il était évident, dès les primaires Républicaines, que la mouvance MAGA avait pris toutes les rênes du parti, et que toutes les forces modératrices, en place lors de son premier mandat, avait été éliminées.
La France avait, à de nombreuses reprises, appelé les européens à plus d’autonomie vis-à-vis des États-Unis, en particulier en matière de défense, précisément pour anticiper un scénario de ce type. Elle ne fut jamais écoutée, par une Europe dépendante jusqu’à l’intoxication, à la protection américaine, tous préférant ignorer les menaces du candidat Trump, en les mettant sur le compte des excès du personnage, en campagne.
Les européens ont volontairement ignoré les menaces faites par Donald Trump candidat, estimant qu’il ne pouvait s’agir que de discours electoralistes sans substance. Depuis son arrivée dans le Bureau Ovale, il s’avère que le nouveau président américain est encore plus radical qu’il ne l’était, en campagne.
Depuis le 21 janvier, il est apparu le phénomène inverse. Non seulement le président Trump est-il dans la droite ligne des positions exprimées lors de la campagne, mais il semble encore plus radical, dans ses ambitions, avec des exigences qui, il y a quelques semaines seulement, auraient semblé inimaginables, vis-à-vis du Groenland, du canal du Panama, et même du Canada.
Deux projets portant sur le char du futur sont désormais sur les rails avec l’appui financier de l’Europe. Deux projets dont l’objet n’est pas tant de concurrencer le programme franco-allemand de système de combat terrestre principal (MGCS) que de contribuer au développement de briques permettant de moderniser les chars actuels tout en préparant la suite.
Soutenus par le Fonds européen de la Défense (FEDef), les programmes MARTE* et FMBTech** s’inscrivent tous deux dans la volonté commune de moderniser des flottes de char européennes âgées, voire obsolètes, et de préparer le terrain pour la prochaine génération. L’objectif affiché ? Plancher sur des briques technologiques conjointes mais sans nécessairement dépasser les stade très amonts des études et de la revue de conception préliminaire (PDR).
MARTE a officiellement démarré le 1er décembre dernier. Rassemblant 49 entités en provenance de 11 pays européens et de la Norvège, son pilotage relève aujourd’hui d’une coentreprise éponyme (ARGE) installée à Bonn (Allemagne) par KNDS Deutschland et Rheinmetall. Sous sa houlette, beaucoup d’Allemands, d’Italiens, d’Espagnols, de Suédois, de Néerlandais et quelques Belges, mais aucun Français. Surtout, MARTE embarque quelques systémiers majeurs en plus de Rheinmetall et KNDS, à l’image du Patria côté finlandais et d’IVECO côté italien.
Présentée comme « innovante » et divisée en six piliers, l’approche de MARTE entend aboutir sur « la conception d’un nouveau char de combat européen » tout en tenant compte des « améliorations technologiques pour les chars actuels ». Entamé par l’écriture de concepts opérationnels et d’exigences, MARTE se poursuivra avec des études et des évaluations. Suivra la construction d’une architecture système, préliminaire à l’atteinte du jalon final de la PDR. De quoi, selon le groupement, ouvrir la voie à l’introduction sur le marché d’un nouveau char d’ici à 2035. Rien que ça.
Si l’équipe MARTE s’est donnée 24 mois pour aboutir, FBMTech se poursuivra jusqu’en novembre 2027. Piloté par Thales SIX GTS France, le projet rassemble une trentaine d’acteurs d’une quinzaine de nationalités. Dont une poignée d’entreprises françaises ou de filiales françaises de groupes étrangers tels qu’Arquus, MBDA France, KNDS France, Safran Electronics & Defense et Hensoldt France.
FMBTech vise quant à lui à « développer une solution modulaire pour des systèmes de chars actuels/nouveaux/futurs agile, adaptatifs, intelligents et coopératifs ». S’il est aussi question de briques fonctionnelles, celles-ci sont cette fois englobées dans une architecture ouverte elle-même au centre d’une « enveloppe de capacités numérisées, offrant une capacité améliorée d’interfaçage avec des systèmes sans pilote et une efficacité accrue de l’équipage grâce à l’IA ». Bref, un ensemble peu lisible de mots-clefs mais qui semble faire écho au rôle désormais moteur de Thales dans MGCS et à la logique de système de systèmes envisagée pour celui-ci.
Un postulat de départ identique mais des « empreintes nationales » affirmées, des objectifs plus ou moins clairs selon le consortium et des calendriers sensiblement différents : ces deux voies parallèles peuvent interroger à l’heure où les institutions prônent les développements et achats conjoints pour lutter contre la fragmentation du parc de chars européen. Reste que les divergences soutiennent, du moins à première vue, davantage la complémentarité plutôt qu’une redondance improductive. De même, l’apport du FEDef – un peu moins de 20 M€ pour chaque consortium – n’est en rien suffisant pour créer le char de demain en partant d’une feuille blanche. L’essentiel de l’appui financier provient encore et toujours des États français et allemands, ces fonds restant fléchés vers la prochaine phase d’études de MGCS.
