https://blablachars.blogspot.com/2025/01/2025-une-annee-capitale.html
Depuis sa création en 2020, Blablachars a évoqué à de nombreuses reprises le sort des chars français et des engins susceptibles de les accompagner. En février 2022, les blindés font un retour en force avec le déclenchement de l’offensive russe en Ukraine. Face à cette résurgence de la guerre en Europe, de nombreux pays décident de se réarmer et de muscler leurs composantes blindées. Le soutien à l’Ukraine qui se manifeste par la fourniture d’engins de combat, offre à plusieurs pays l’occasion de se débarrasser de leurs chars et VCI les plus anciens, d’origine russo-soviétique, au profit d’engins modernes en provenance de pays comme l’Allemagne, la Suède, les États-Unis ou encore la Corée du Sud. Cette volonté de réarmement est également visible en France, comme l’a confirmée Sébastien Lecornu dans un entretien au JDD dimanche dernier. Mais on peut se demander quel peut être l’impact de ces paroles sur notre composante blindée, et quelles solutions sont envisageables pour tenter de combler le vide créé au sein de nos forces depuis plusieurs décennies. Des décisions doivent être prises dès cette année pour tenter de remédier à cette situation en dépit d’un contexte budgétaire extrêmement difficile, sous peine de déclassement et de rupture capacitaire. Blablachars a exploré quelques pistes de réflexion pour que 2025 soit l’année du rebond, aussi indispensable qu’espéré.
A l’inverse de nombreux pays, la France a jusqu’à présent fait l’impasse sur la modernisation et la densification de sa composante blindée mécanisée, pourtant au coeur de nombreux RETEX, en provenance d’Ukraine ou du Moyen Orient. Les années d’ignorance (voire de mépris) pour cette composante nous ont placés dans une situation quasi intenable, dont la manifestation la plus évidente est la situation du parc Leclerc dont les futures performances dans un combat de haute intensité, sont chaque jour remises en cause par l’absence de décision sur son avenir.
Les lecteurs de Blablachars connaissent la situation du Leclerc dont 160 exemplaires « scorpionisés » devraient être livrés d’ici 2030, les quarante autres devront attendre 2035 (si rien ne change) pour bénéficier de cette modernisation. Cette opération qui n’apporte qu’une solution très partielle aux problèmes rencontrés par le char depuis sa mise en service en 1994 ne garantit pas la survie du parc pour lequel on évoque désormais des mesures de pérennisation. Celles-ci devraient se traduire par l’intégration « au fil de l’eau » d’éléments visant à traiter les obsolescences les plus importantes comme les viseurs avec l’adoption du Paseo de Safran ou une éventuelle remotorisation (hybridation) en dépit des réticences de la DGA sur le sujet. C’est donc dans dix ans que la France devrait disposer de la totalité de son parc de chars rénovés après une opération qui aura nécessité plus de dix ans. La décision de maintien en l’état du char Leclerc annoncée par le CEMAT à l’occasion du salon Eurosatory a rajouté une dose importante d’incertitude, même si cette déclaration visait à (ré)affirmer la place du MGCS (Main Ground Combat System) comme remplaçant unique du Leclerc. Seul hic, ce « système de systèmes » selon la terminologie en vigueur ne devrait voir le jour qu’aux alentours de 2045, voire 2050, l’âge moyen de nos chars serait alors voisin de 50 ans ! Dans ces conditions, il est aussi inimaginable de conserver nos chars en l’état qu’urgent d’envisager des solutions viables pour fournir à nos équipages le char qu’ils méritent. Cette démarche exclut évidemment le maintien du char en l’état pour se concentrer sur des solutions de remplacement du char dans un délai raisonnable.
La première de ces hypothèses, aussi iconoclaste qu’elle puisse paraître pourrait apparaître comme être séduisante. Elle consisterait à acquérir sur étagère un char étranger qui ne pourrait être au regard du marché actuel, que le Leopard 2, le M1A2 Abrams ou le K2, ces trois chars se partageant dans leurs catégories la totalité des commandes annoncées. Pour les deux premiers, cette acquisition serait synonyme de régression en matière de performances mais aussi sur le plan des ressources humaines, ces deux engins étant servis par des équipages à quatre hommes. Le KF-51 n’entre pas dans notre propos en raison de l’ancienneté de son châssis et de sa jeunesse, tout comme l’Altay pour d’évidentes raisons politiques.
Concernant le char allemand, il est peu probable que nos voisins consentent à nous accorder des facilités en termes de délais et de prix. La récente commande suédoise de 44 chars devrait être honorée entre 2028 et 2030 à un prix particulièrement élevé ; le contrat prévoyant l’achat de 44 engins pour un montant de 1.7 milliards d’euros, soit un coût unitaire dépassant les 35 millions d’euros. Avec une cadence de production estimée à deux chars par mois, une éventuelle commande française ne pourrait être honorée dans les prochaines années, nous condamnant à attendre le prochaine décennie pour recevoir nos premiers chars.
L’acquisition de M1A2 Abrams reviendrait à acquérir un char reconstruit, GDLS (General Dynamics Lad Systems) ne produisant plus de chars neufs, mais honore les commandes actuelles à partir de châssis provenant des stocks de l’armée américaine. L’éventuelle rapidité de livraison ne suffirait pas à faire oublier qu’un tel achat nous placerait dans les « mains » des États-Unis, perspective peu réjouissante au vu de la future politique étrangère américaine. En adoptant le M1A2, l’armée de terre achèterait pour un prix unitaire de 25 millions d’euros un char lourd (au sens propre du terme), en fin de vie opérationnelle et peu comparable au Leclerc en termes de performances, sans parler des couts de fonctionnement et d’entretien du blindé américain.
Une éventuelle acquisition du K2 constituerait l’achat le moins déraisonnable en raison de la forte proximité technique existant entre le Leclerc et le char sud-coréen. Le dynamisme de l’industrie de défense sud-coréenne et l’éventuel établissement d’une ligne de production en Europe pourraient permettre d’envisager des délais de livraison plus réduits que pour les engins précédents ainsi qu’une facture plus légère, le prix unitaire d’un K2 étant estimé aux alentours de 10 millions d’euros. Le char sud-coréen offrirait en outre l’avantage de ne pas bouleverser l’équilibre des ressources humaines de la Cavalerie blindée, étant servi par un équipage de trois hommes, comme son cousin français. Il est probable que les premiers chars acquis seraient des engins au standard sud-coréens, qui seraient prélevés sur les engins destinées à l’armée sud-coréenne.
Quels que soient les délais de livraison et les prix envisagés pour ces chars, il est important de signaler qu’une telle décision entraînerait l’adoption de nouveaux systèmes de formation, de maintenance, de maintien en condition ainsi que la mise en place de nouveaux outillages au sein des différents régiments, écoles et centres d’instruction. Bien que difficile à chiffrer, un tel changement serait extrêmement coûteux, nécessiterait une longue période de transition , synonyme d’une perte de compétences et donc d’efficacité opérationnelle. La « francisation » d’un de ces engins si elle était souhaitable resterait marginale et ne pourrait s’appliquer qu’à des composants secondaires et ne pourrait pas concerner les éléments majeurs du char que sont le groupe moto propulseur, le système d’armes ou encore le châssis. Une telle révolution serait quasiment insurmontable en termes de ressources humaines, de finances et in fine d’efficacité opérationnelle. Une autre perspective qui pourrait être envisagée, serait celle d’une fabrication sous licence de l’engin retenu, situation qui placerait ce qui nous reste d’industrie nationale sous la férule d’une BITD étrangère et ce faisant d’un pays étranger. Réduits au simple rôle d’assembleur, nos industriels verraient leurs compétences diminuer pour être pratiquement voisines de zéro en fin de production. Le transfert de technologies qui peut être envisagé au profit de pays possédant une industrie de défense en développement, ne peut concevoir pour un pays comme la France, possédant en propre les compétences nécessaires pour développer son propre engin. En outre, quelles technologies pourraient nous transférer des industries pour nous permettre de fabriquer des chars ayant plus de quarante ans, comme cela est le cas pour le Leopard 2 et le M1A2. Au final l’achat sur étagère d’un char étranger, aussi performant soit-il équivaudrait à un véritable suicide financier, humaine, industriel et militaire, faisant de cette option une hypothèse inenvisageable.
L’achat sur étagère étant hors sujet, c’est donc une solution nationale qui doit être envisagée. Évidemment, une telle hypothèse ferait naturellement la part belle au Leclerc qui pourrait se succéder à lui même, succession que l’on peut envisager avec l’adoption du Leclerc Evo. L’engin présenté en juin dernier au salon Eurosatory a tout pour séduire ses futurs utilisateurs mais aussi les décideurs. Basé sur le châssis du Leclerc dont la production pourrait être maîtrisée à moindre coût par KNDS France, l’engin intègre tous les éléments d’un char modernes. Cependant l’intégration de certains d’entre eux imposeraient une accélération notable de leur développement, notamment celui du système de protection active et de la motorisation. La puissance de feu serait bien sur assurée par le canon Ascalon décliné en 120mm pour les premières tranches produites, avant d’être converti au calibre de 140mm dont on connait les avantages, pour les tranches suivantes. La présence d’un ARX 30 permettrait en outre au char de s’assurer une protection de bon niveau face aux menaces telles que les drones et le munitions téléopérées. La présence d’un quatrième poste d’équipage sur le prototype présenté ne serait pas une remise en cause de la composition des équipages actuels. Ce quatrième poste pourrait avoir plusieurs occupants. On peut envisager qu’à bord du char chef de peloton, cet opérateur soit un « correspondant » d’une autre arme (Génie, Artillerie, Infanterie) destiné aux actions de son arme dans le cadre du combat interarmes dans lequel l’action des blindés doit s’inscrire. Cet opérateur disposerait pour cela de tous les outils C2, comme Scorpion et Atlas. Dans les autres chars du peloton cet opérateur serait un cavalier porté chargé de la mise en œuvre des mesures et systèmes de protection des engins du peloton qui pourraient être constitués par l’ARX 30 des engins ou des contre mesures électroniques, destinées à brouiller les émissions émises par les systèmes adverses. La mise en production d’un tel engin pourrait être envisagée à un horizon de cinq ans, permettant d’envisager une mise en service des premiers engins en 2030, sous réserve de lancer le programme cette année. Enfin, ce choix permettrait de garantir la pérennité de l’outil industriel, après la fin du programme Scorpion. Un tel choix pourrait en outre être ouvert à d’autres pays, avec un regard particulier vers notre partenaire émirien engagé dans la modernisation de ses engins. Le châssis de ces derniers qui ne souffre pas des problèmes de motorisation connus sur le char EMAT pourrait constituer une base de construction intéressante. Le coût unitaire d’un char produit dans le cadre de ce programme reste difficile à estimer avec précision pour un profane n’étant pas dans le « secret des dieux » sur le sujet. Cependant on peut penser qu’il serait largement inférieur à celui d’un Leopard 2A8 ou d’un M1A2 et très compétitif avec celui d’un K2. En outre une telle hypothèse n’entraînerait que des modifications marginales dans les fonctions de formation, soutien et maintien en condition, en raison de la communauté existant entre le Leclerc Evo et le char actuel.
La dernière solution qui serait celle du développement d’un char inédit reste sujette à de trop nombreuses inconnues, faisant d’une éventuelle littérature sur le sujet, une compilation de solutions souhaitées par les uns et les autres. Les propos tenus ne reposeraient alors sur aucune information fiable sur l’existence d’un tel projet qui serait aussi enthousiasmant qu’intéressant. Comme le Leclerc Evo et sous réserve de répondre aux besoins du marché un tel engin si il était produit et mis en service pourrait connaître un réel succès sur les marchés export, dont la France est absente depuis de trop longues années.
Pour le char français, 2025 sera donc bien une année capitale !
