Le Père Jeandel

“Le Père Jeandel promenait d’un bataillon à l’autre sa silhouette fluette, qu’une forte myopie rendait encore plus hésitante. Il n’était pas très doué pour la voltige aérienne non plus. C’est-à-dire, qu’il sautait comme un cochon et se recevait de même, avec l’éternelle hantise de casser ses verres de lunette. Il se relevait boitillant et mâché, mais il était là où il fallait être ! Il m’arrivait à Hanoi de le rejoindre dans sa carrée où il s’ennuyait comme un rat dans son trou (…)

Il lui arrivait alors de se confier, peut-être parce qu’il me sentait aussi fragile que lui-même, mais pareillement disposé à passer outre ! Sa grande obsession, c’était de perdre la vue, ce qui n’empêchait pas cette autre terreur de perdre la vie et je le comprenais, ayant moi-même la perpétuelle hantise de prendre une balle dans le tête (…)

Jeandel se forçait avec une sorte de désespoir sauvage, une détermination qui n’appartient qu’à des faibles capables d’une telle intensité que l’esprit se substitue à la misère du corps. Jeandel serait fait prisonnier au cours de la retraite de Tu-Le après que le 6e Bataillon Parachutiste fut tombé dans l’embuscade de Koa-pha (…)

Seulement, dans ce merdier, après s’être épuisé d’un mourant à l’autre, Jeandel avait chargé un blessé sur ses maigres épaules, parce qu’il n’avait pas d’autre moyen d’aller jusqu’au bout de lui-même. Il n’avait pas calculé qu’il ne pourrait pas le porter longtemps et qu’il s’écroulerait avec. Il tentait l’impossible parce que l’impossible appartient à Dieu. C’est donc dans l’équipage de Dieu qu’il fut capturé.

Je n’ai jamais revu le Père Jeandel. Je sus qu’il avait survécu aux camps d’extermination et ensuite aux coups tordus d’une église de France qui n’adorait rien tant que de se faire sodomiser par les barbares. Quand j’ai retrouvé sa trace, j’ai appris sa mort récente et j’ai souffert de n’avoir pas été là pour le pousser fraternellement vers la dernière porte, car il devait y être aussi tragiquement désespéré qu’en Indochine lorsqu’il se lançait hors du Dakota.”

Alexis ARETTE “On m’appelait bleu de noir – chronique d’Indochine.”